En cette belle nuit de septembre, la capitale vibre sous les derniers soubresauts de l’été. Amarrés le long des quais du 13e arrondissement, bateaux et péniches scintillent de mille feux. Lové au milieu de tous ces navires, un café-concert au charme cozy et à la programmation éclectique, le bateau El Alamein, drapé d’un voile violine aux atours verdoyants et fleuris.
Les minutes s’égrènent, je presse le pas. Bientôt, un léger mistral à l’intimité poétique soufflera sur la ville. L’auteur-compositeur interprète Lucas Lombard nous dévoilera les méandres de son âme.
Une passerelle, un escalier à l’allure de colimaçon, une salle à la chaleureuse promiscuité… et une scène, garante de bien des promesses. L’atmosphère se tamise peu à peu. Seules les guirlandes lumineuses et les boules à facettes subsistent. Les brouhahas cessent… Samuel Cajal, assurant la première partie de soirée, vient de faire son entrée.
Musicien et guitariste accompli, il accompagne depuis des années de nombreux artistes, dont Lucas Lombard. Fort de deux albums, Une issue sorti en 2018 et Cachalot lalala, en 2023, l’auteur-compositeur interprète captive le public. Ses morceaux acoustiques et guitaristiques, aux paroles percutantes, sont empreints d’une légèreté pop rock qui ne laisse guère indifférent tout comme Post Apocalypse. Chaque musicalité, auréolée parfois d’un soupçon d’ironie, oscille entre rébellion, mélancolie, imaginaire et plénitude… questionnant notre perception du monde face à la fatalité des contrecoups de la vie.

L’auditoire, silencieux et à l’écoute, n’est pas sans surprendre l’artiste qui s’en amuse. Mais le calme n’est qu’apparent. Le public est conquis et le manifeste. Que ce soit affublé d’un masque de Batman lorsqu’il entonne Batman Diabétique ou armé d’un ukulélé susceptible de transcender un air bien plus joyeux, Samuel Cajal surprend et ravit l’assistance qui reprend, en chœur, un tout dernier titre, emportée par une énergie contagieuse. Un set réussi s’achève non sans les derniers remerciements de l’artiste.

Une pause… intermède ponctué de rires et de bonne humeur. Puis, de nouveau la pénombre… douce… feutrée. Sur la scène, Lucas Lombard, auteur-compositeur et interprète, originaire du sud de la France… venu nous présenter un tout premier album, Première Nuit ayant vu le jour en janvier 2024. Samuel Cajal lui emboîte bientôt le pas, l’accompagnant à la guitare.
Les premières notes résonnent… le trac. Le jeune artiste, visiblement ému, s’excuse alors que le public l’encourage chaleureusement. Quelques plaisanteries sur la renommée du morceau et… la mélodie s’envole. Les lois de Newton sonnent telles une ritournelle … transposition accrocheuse de l’attraction amoureuse brisée par une réalité à la forte apesanteur. Véritable ode à la ville de Nice et à sa place, en perpétuelle effervescence, Ce soir à Massena souffle un vent teinté d’une douce nostalgie. Rencontres brèves et nocturnes, réconfort autour du houblon, désillusions… Lucas Lombard nous susurre, pourtant, la beauté de ce lieu touchant les cœurs… parfois en exil.

Prémices d’un nouveau départ, Itinéraire à l’assonance peps clame le changement et le renouveau, étapes indispensables à la maturité, allégorie d’un inévitable adieu. Un amour malheureux… la souffrance… le mal-être… des blessures qui ne peuvent guérir… La Ballade de Jim, trésor intime d’Alain Souchon. Avec délicatesse et une note de fantaisie apportée par Samuel Cajal, Lucas Lombard nous livre ce soir, un touchant et bel hommage à cet artiste qu’il aime tant.
L’éventualité d’une rupture, le besoin de protéger une relation naissante susceptible de se briser à jamais. Mais lorsque l’on connaît déjà la Fin du Film, ballade mélancolique et mise en garde à l’être aimé, l’espoir se veut présent et rassurant. 2020-2030… l’appréhension d’un futur qui se voudrait incertain mis en exergue par l’instant présent. Un morceau d’où perce le désespoir mais dont les notes de guitare acoustique, paradoxalement, amplifie cette petite touche d’optimisme au-delà du spleen tout comme une assistance battant la mesure. D’une élégance rare, la chanson Les filles écoutaient Fauve nous plonge, quant à elle, dans une lointaine réminiscence… le temps du lycée et des premiers émois.

À la demande du jeune homme, Turquoise M dont le dernier single 12 mois est sorti en 2024, le rejoint. Les gobelets sont tous les mêmes. L’harmonie de deux voix à la sensibilité délicate, symbolique de non-dits, d’occasions manquées, d’incompréhension et de regrets. Puis, tout en plaisantant avec un public définitivement sous le charme, les deux artistes nous proposent une version toute en retenue et très très libre de la grande Barbara… Dis, quand reviendras-tu ? Une absence prolongée, un amour en souffrance, le manque… un mal de lui… de toi.

Le concert touche bientôt à sa fin. Lucas Lombard se livre alors à travers un magnifique recueil de confidences, 2000. Un morceau à l’intense et profonde intimité dont le questionnement sur le temps qui passe, leitmotiv des poètes de renom, nous submerge réveillant en chacun de nous cette peur de ne plus contrôler une existence pleine d’incertitudes alors que tout va à 2000.

Véritable troubadour des temps modernes à la quintessence romantique, Lucas Lombard féru d’un lyrisme poétique, nous alpague. Chaque composition se veut finement ciselée. Vulnérabilité humaine, beauté dramatique de moments fugaces, complexité des relations humaines mais aussi et surtout l’amour… que de thématiques abordées et contées avec justesse et clairvoyance. Qui plus est, l’instrumentation épurée et acoustique amplifient l’intemporalité et l’émotion du moment. Tout comme la voix du jeune homme à la douce fragilité. Le murmure d’un temps suspendu.
Une dernière mélodie… Les histoires d’amour qui traînent, à la verve entêtante, étendard de passions qui perdurent, ivres d’occasions manquées mais qui se révèlent être les plus belles. Après des remerciements accueillis par un public chaleureux, Lucas Lombard nous gratifie d’un dernier présent, Les mercredis… son titre de prédilection, hymne familial célébrant une relation père-fils sublimée par un souvenir heureux de son enfance.

Mais que désire un public enthousiaste ? Et bien… Il en veut plus… toujours plus. Et Lucas Lombard, généreux, lui donne ce qu’il souhaite. Quatre chansons se succèdent, entrecoupées de moments de partage et de souhaits d’anniversaire… Parmi elles, Dites-lui, douce et pudique métaphore d’un coup de foudre inavoué mais que l’on souhaite ardemment proclamer ainsi qu’une reprise du titre de Stephan Eicher, Déjeuner en paix dans une version toute en retenue mais dont on devine la puissance instrumentale.
La soirée s’achève. Les artistes tirent leur révérence, nous adressant un dernier adieu. Au loin, le cliquetis de l’eau. Il est temps de nous éclipser… non sans regrets. La beauté réside dans la simplicité. Un très beau concert.
Chantal Gonçalves
