Qu’est-ce que la pop culture ? Elle est cette référence mondiale, générationnelle et iconique au cœur de laquelle s’entrelace un héritage fédérateur et impérieux : la culture otaku. Véritable hymne empreint de liberté et de symbolisme, elle se veut le porte-voix d’un engouement né d’une ivresse culturelle japonaise dont la ferveur ne peut s’éteindre. Mangas, animes, jeux vidéo entre autres, nourrissent ce lien indéfectible. Et que dire de la culture geek, bastion anglo-saxon féru de science-fiction, de comics, de gadgets… ? Elle en est le parfait symbiote !
De nos jours, otaku et geek font partie intégrante de ce phénomène identitaire dont le patrimoine cinématographique et audiovisuel s’affirme comme riche et diversifié. Et bon sang ne saurait mentir : petits et grands ne nous contrediront pas ! Mais alors ? Que représentent ces estampilles musicales et entêtantes que sont les génériques, OST, musiques de films… ? Tout simplement, des réminiscences à l’obédience proustienne et mémorielle profondément ancrées et impossibles à oublier. Et quel meilleur moyen qu’un concert des Negitachi pour nous les rappeler.

En cette belle et douce soirée d’été, la chorale nous donnait, justement, rendez-vous dans le XIXe arrondissement, non loin des Buttes-Chaumont. Plus précisément, au théâtre Clavel, un établissement au charme d’antan et à la programmation hétéroclite. À l’intérieur, des portes battantes laissent entrevoir un petit amphithéâtre à la proximité scénique. À notre arrivée, la salle était comble, les invités étant nombreux. En effet, nous fêtions, ce soir-là, un anniversaire : 15 ans d’existence. Un peu léger, certes, mais pour un groupe vocal a cappella, c’est plutôt pas mal.
Mais qui sont les Negitachi (la bande des poireaux en japonais) ? Eh bien, tout comme Obélix dans la marmite de potion magique, ils plongèrent dès leur plus tendre enfance dans un velouté aux effluves otaku et geek et depuis, ils ne cessent d’en redemander encore et encore. Choristes uniques en leur genre, ils revisitent des génériques d’animes, de dessins animés, de séries, des musiques de jeux vidéo, de films culte, des mèmes internet… tout en les ciselant d’une nouvelle signature artistique bien à eux.
Envolées humoristiques, explications ludiques, technicité vocale, effets scéniques… des ingrédients qui nourrissent un répertoire original distinguant irrémédiablement les Negitachi de l’ordinaire. Que ce soit lors de festivals tels que Voix sur Berges, Japan Expo, Geekopolis ou des lieux variés comme la fête des petits pois, Japon en scène, leurs prestations ne laissent guère indifférent. Le chant est leur credo… la culture pop leur destrier.

Revenons à ce fameux événement festif. Dès leur entrée sur scène, la gouaille de nos dix-neuf hôtes séduit un public ravi. La setlist, quant à elle, se révèle éclectique et pleine de surprises. Et il y en a pour tous les goûts ! Parmi toutes ces pépites, The Rocky Horror Picture Show et son glam rock transylvanien et électrisant Time Warp ; les cambrioleuses de haut vol, félines et barista, Cat’s Eyes ; le pudding aux notes égyptiennes et à l’arôme teinté d’arsenic d’Astérix et Cléopâtre ; une ballade nippone, écho du voyage initiatique de Suzume, l’épopée wakfuesque d’un souffle de vie mais aussi l’héroïque et pop Miraculous ou l’inexorable dilemme d’une double vie.

Atypiques, les Negitachi prônent une identité culturelle et visuelle forte. L’utilisation d’accessoires propres aux univers geek et otaku, de même que les diverses mises en scène, contribuent à renforcer une immersion latente, et ce, que l’on soit ou non néophyte. Sans oublier les tenues aux codes couleurs prédominants (hauts noirs, bas blanc ou vert) dont l’écusson, blason collectif, reste constant : deux poireaux qui chantent. Les Negitachi manient avec éclat, l’art du clin d’œil et du pastiche… sans jamais tomber dans la caricature. De plus, onomatopées et effets vocaux rythment une polyphonie auréolée d’une expressivité chorégraphique aussi inattendue que déjantée et drôle.
L’interprétation de plusieurs mèmes durant le concert en est la parfaite illustration. Insufflé par l’hypnotique et folklorique Levan Polkka du groupe finlandais, Loituma, le cultissime Leek Spin ou chanson du poireau offre, par exemple, un instant plein de malice. Une référence détournée, non sans humour, par la troupe de chanteurs, le fameux légume virevoltant dans les mains. Autre mème à la mise en scène décalée… Caramelldansen des Suédois, Caramell. Les personnages jouent de la tête et du déhanché, les mains façon oreilles de lapin, gestuelle calquée avec précision par l’ensemble musical. Deux entités virales emblématiques de la culture otaku dont les représentations, teintées d’autodérision, réjouissent les invités.

Le tour de force ne s’arrête pas là comme en témoigne, notamment, les tableaux scéniques autour de l’énergique et joyeuse mélodie allégorique de kirby, du flibustier et renommé He’s a Pirate, glorification épique de Pirates des Caraïbes (big up pour le fantastique bateau humanoïde !), de l’hymne punchy du plombier italien, graal de Nintendo et de la festive parade des plantes piranha. Ou encore de l’introspectif Enemy d’Arcane et son rap percutant… symbole d’une fracture filiale et sociétale. Chaque morceau s’affirme comme une pièce maîtresse à part entière superbement retravaillée. Nul défi. Tout n’est que performance et parfaite synchronisation.
Les tubes s’enchainent. La bonne humeur est de mise. Pourtant, le frisson n’est pas loin. L’une des forces de cette symphonie vocale est d’offrir aux spectateurs moultes réadaptations inédites, parfois même en y apposant des mots, et ce, dans une langue… celle de Molière. Ces adaptations subliment, dès lors, des opus déjà finement ouvragés.
Nimbé d’une déchirante solitude mais porteuse d’espoir, l’air de You’re Not Alone du RPG japonais, Final Fantasy, s’impose, tout en puissance et vulnérabilité, magnifié par des paroles made in Negitachi : Tu ne seras jamais seul. Chanson illuminant un dénouement à l’apothéose filiale, In the Blood du jeu Hades affirme, en revanche, une intimité mélancolique submergée d’une folle et inéluctable espérance dont la version française choralistique, C’est dans ton sang, exalte le moment.
Au fait ! Saviez-vous qu’une chorale pouvait en cacher une autre ? Non ? Eh bien, laissez-moi vous présenter un quatuor composé d’un membre de chaque pupitre. Soit un soprano, un alto, un ténor et une basse… tous issus de la formation originelle. Leur nom ? Les Tamanegi (oignons en japonais). Une variante judicieusement trouvée ! Ils nous réserveront, par ailleurs, nombre d’intermèdes musicaux.

Ainsi, telle une ode issue de l’univers poétique de la Princesse Mononoké, le doux et mélancolique Ashitaka to San plonge la salle au cœur d’un moment suspendu… salué par un auditoire conquis. De l’odyssée mythique d’Ulysse 31 oscillant entre errance interstellaire et supplique lyrique au Star medley réunissant Stargate, Starship Troopers, Star Wars, Starmania et Star Trek (J’aurais voulu être un droïde…cherchez l’intrus !), les Tamanegi nous entraînent irrévocablement sur une seule voie… la route des étoiles.
L’anime Fate/Zero, avec son opening solennel et envoûtant, précède, quant à lui, une Overture à la quête dragonesque, avant de céder la place à un Medley Jump 1, clin d’œil au célèbre magazine japonais Weekly Shōnen Jump et à ses Shōnen Heroes, mêlant les forces combatives de Ken le survivant, One Piece, Dragon Ball Z, My Hero Academia, Hunter X Hunter et Naruto. Sans oublier la complainte elfique venue de la Terre du Milieu, Misty Mountains Cold. Que de reprises à quatre voix, savamment agencées… Un bel accord de tessitures.
Véritable prouesse mettant en exergue la maestria d’une chorale, les Medley Jump ne sauraient être l’unique apanage des Tamanegi. Que nenni ! Pour preuve, ce deuxième hommage dédié aux Shōnen Heroes dont la noblesse de cœur transcende l’aura… et les notes. Persévérance et quête personnelle sont les maître mots d’un Medley Jump 2 célébrant Demon Slayer, Chainsaw Man, Jujutsu Kaisen, Haikyu et Mashle, reflet talentueux des Negitachi.

Les minutes s’égrènent. Le concert touche bientôt à sa fin. Pas moins d’une trentaine de titres auront jalonné un show tout à la fois convivial et chaleureux. Tel le pont légendaire shinto, Ama-no-ukihashi, les Negitachi incarnent ce lien qui relie deux mondes… l’un, berceau d’une mythologie moderne et intergénérationnelle ; l’autre, refuge à la réelle temporalité… le nôtre. Tout en mettant à l’honneur un répertoire foisonnant de multiples trésors culturels et mélodiques, ils valorisent une parfaite cohésion transfigurée par une individualité virtuose et créatrice.
Amateurs passionnés, les Negitachi ennoblissent d’une nouvelle genèse artistique et vocale les œuvres choisies sans pour autant trahir leur essence musicale initiale. C’est ainsi qu’elles se révèlent au travers d’une nouvelle dimension… l’a cappella… théâtralisé ! Et ça marche ! Tout comme cette connexion avec un public avide de découvrir toutes les facettes d’un spectacle innovant, drôle et interactif.

Une interaction de mise avec l’avant-dernier morceau d’un événement célébrant la quintessence d’une chorale, figure de proue insatiable d’une culture pop sans cesse renouvelée. Pokémon, attrapez-les-tous ! L’un des génériques les plus emblématiques des années 90 ! Une chanson qui entraînera l’entière adhésion des spectateurs présents dans la salle. Ce dernier entonnera, en conséquence et à l’unisson, un refrain à la rythmique pop rock fédératrice… Un très beau moment. Et sur l’estrade ? Onomatopées, mise en scène, accessoires (la casquette de Sacha, les poké balls) … tout y est ! Une très belle prestation des Negitachi.
Les applaudissements fusent. Les Negitachi saluent un public en liesse. Mais avant de tirer leur dernière révérence, le groupe nous honore d’un tout dernier présent… une œuvre à l’intensité émotionnelle et à l’obscure puissance orchestrale… Zoltraak, thème phare d’une quête personnelle et intérieure… Frieren : Beyond Journey’s End. Brillamment interprété, il clôture une soirée où ambiance chaleureuse, gaité, humour décalé et brio régnaient en maître. Les Negitachi, hôtes d’exception savent recevoir. 15 ans… le sacre d’une exaltation nostalgique et générationnelle confirmée. Un anniversaire qui restera gravé.
お誕生日おめでとう、ネギタチ!
Chantal Gonçalves
Crédits Photos : Paul Teisson
Setlist de la chorale, les Negitachi :
PARTIE I :
- Inspecteur Gadget (Générique tv) : 1983
- Levan Polkka – Loituma : 1995/ Leek Spin (Mème internet) : 2006
- Lupin the 3rd (Générique TV) : 1971
- Time Warp – The Rocky Horror Picture Show : 1975
- Ashitaka To San – Princesse Mononoké : 1997
- Ulysse Revient – Ulysse 31 (Générique TV) : 1981
- Tu ne seras jamais seul (adaptation française de You’re Not Alone) – Final Fantasy IX : 2000
- Caramelldansen: Caramell : 2001/ Mème internet : 2006
- Suzume – Suzume no Tojimari : 2022
- Pudding à l’arsenic – Astérix et Cléopâtre : 1968
- Green Greens – Kirby Super Star : 1996
- Star Medley: Stargate : 1994/ Starship Troopers (Klendathu Drop) : 1997/ Star Wars (Force Theme & Main Theme) : 1977/ Starmania : 1979 / Star Trek The Next Generation (Main Title) : 1966
- To the Beginning – Fate/Zero (Opening 2 by Kalafina) : 2012
- Assassin’s Creed IV Black Flag (Main Theme) : 2013
- Miraculous – Miraculous : Les aventures de Ladybug et Chat Noir : 2015
- Medley Jump 2: Demon Slayer : Kimetsu no Yaiba (opening Gurenge : 2019) / Chainsaw Man (Opening Kick Back : 2022) / Jujutsu Kaisen (opening Specialz : 2023) / Haikyuu (Opening Imagination : 2014) / Mashle (Opening Bling-Bang-Bang-Born : 2024)
PARTIE II :
- Overture (Dragon Quest March) – Dragon Quest : 1986
- Tortues Ninja (Générique TV) : 1987
- Super Mario Bros. Wonder – Piranha Plant : 2023
- Les aventures de Tintin (Générique TV) : 1991
- He’s a Pirate – Pirates des Caraïbes : 2003
- Guile’s Theme – Street Fighter II : 1991
- Loco Roco (Main Theme) : 2006
- Medley Jump 1: Ken le survivant (Générique TV : 1984/ One Piece (Opening We are : 1999) / Dragon ball Z (Opening Cha-La-Head-Cha-La : 1989) / My Hero Academia (Opening)/ Hunter X Hunter (Opening)/ Naruto (Opening)
- Bioman (Générique TV) : 1984 + France Five : 2010
- In The Blood – Hades (adaptation en français – C’est dans ton sang) : 2020
- Wakfu (Générique TV) : 2008
- Misty Mountains Cold – Le Hobbit : Un voyage inattendu : 2012
- Rayman (Main Theme) : 1995
- Signé Cat’s Eyes – Cat’s Eyes : 1986
- Chocobo Theme – Final Fantasy II/ III : 1988
- Battle Theme – Final Fantasy VII : 1997
- Enemy – Arcane : 2021
- Attrapez-les tous ! : Pokémon : 1997
- Zoltraak – Frieren : Beyond Journey’s End : 2023
