Intermède citadin du 17e arrondissement de Paris, la place Clichy fourmille et vibre dans un souffle incessant. Tout près… l’emblématique salle de spectacle… L’Européen. Une sobre devanture, certes, mais à l’ambivalence légendaire. Nombre d’artistes y ont laissé cette empreinte indélébile qui fit la gloire de ce lieu iconique… Tino Rossi, Édith Piaf, Charles Trenet, Félix Mayol, Vincent Delerm, Jeanne Cherhal… sans oublier Blanche Gardin, Kheiron… et depuis peu… Manon Bril.
Nous pressons le pas. Devant les portes closes, la foule est déjà dense et un tantinet… impatiente. Les secondes s’égrènent. Les battants laissent place. Bientôt, la salle se dévoile. Chaleureuse… intimiste. Les gradins, tout de rouge vêtus, enserrent la scène. Une ambiance cabaret prédomine. Les plaisanteries foisonnent. La bonne humeur règne en maître.

Juliette Clocher… entre illusions perdues et critique incisive !
Peu à peu, l’obscurité s’installe. La scène s’éclaire. Une jeune femme à la timidité solaire s’avance. Juliette Clocher. Égérie montante de l’humour et cofondatrice du coven Sorcières Comedy Club, collectif où les voix féminines et queer font loi, elle est cet édulcorant à la fois doux et incisif que tous réclameraient.
Tout en nous racontant sur le ton de la confidence les aléas d’une vie, l’humoriste nous offre une critique sociétale acerbe teintée d’une once d’autodérision qui, sans crier gare, nous pousse à la réflexion. Et c’est toute la magie d’un stand-up magistralement mené !
Juliette Clocher porte sur la société qui l’entoure un regard à l’acuité caustique et à la mordante lucidité. Éducation sentimentale, normes sociales, sororité, stéréotypes genrés… des thématiques à l’intimité sous-jacente, certes, mais fortement universelles. Le vécu sert, ainsi, de tremplin à la critique déconstructive. Et… loin de s’en lasser… le public, ravi, en redemande. Les punchlines fusent… les rires aussi.

Le constat vitriolé et sans appel de l’artiste plaît irrémédiablement. Les attentes liées aux rendez-vous amoureux, par exemple, restent, de ce fait, assez révélatrices. Et la comédienne dévoile leurs coulisses avec humour et finesse. Et que dire des codes romantiques d’antan, véhiculés par l’industrie cinématographique, qui, finalement, se révèlent être des archétypes toxiques et condamnables ? Quelle désillusion !
Les mentalités évoluent, mais les carcans subsistent à l’instar de ces rivalités féminines dont le point d’ancrage serait la conquête masculine. Et pourtant, les sororités sont légion. Petite pensée personnelle pour les non moins célèbres Thelma & Louise !
Autodérision et observation socioculturelle sont les fers de lance d’un spectacle à la folle virulence. Drôle et dynamique, Juliette Clocher éblouit l’assistance, conquise.
Malheureusement, il est temps. L’artiste montpelliéraine tire sa révérence. Les applaudissements éclatent.
Fin d’un premier acte à l’humour socioculturel grinçant.
Manon Bril… entre mythes déconstruits et révélations percutantes !
La scène se voile d’une teinte indigo. Une immense fresque luminescente peuplée de figures rupestres, symboliques du Paléolithique, apparaît sur la toile de fond. Soudain, surgissant telle une tornade à la chemise bigarrée… la talentueuse Manon Bril. La salle croule sous les applaudissements. Et c’est peu de le dire. Le public est littéralement sous le charme de l’humoriste.

Mais qui se cache derrière l’artiste de stand-up ? Eh bien… avant tout, une historienne. Délaissant le professorat tout en obtenant un master en sciences de l’Antiquité, Manon Bril soutient avec succès une thèse ayant pour sujet l’appropriation et l’utilisation politique et artistique de la figure de la déesse Athéna dans l’imagerie officielle française au XIXe siècle. Une chaîne de vulgarisation historique, C’est une autre histoire, voit, peu après, le jour sur YouTube. Son but ? Rendre l’Histoire accessible sans pour autant la simplifier outre mesure. Rigueur scientifique, humour et mise en scène en sont les maîtres mots. Le concept séduit. Eh oui… le public raffole des dessous de l’Histoire !
Confidence pour confidence… l’ivresse de la scène ne lui est pas inconnue. Dix années d’improvisation dans la troupe toulousaine Les Acides, en sont une preuve ! Mais le retour dans la capitale ne résorbe pas l’appel de la scène. Bien au contraire ! Une flamme ravivée par sa participation régulière au Random Comedy Club, plateau de stand-up parisien. Elle ne s’éteindra plus. L’écriture de son premier 5 minutes la happe définitivement. Les comedy Clubs s’enchaînent et le désir de créer son propre stand-up s’impose peu à peu.
Sa rencontre avec Théo Comby Lemaitre et Fourchette Suisse Production se veut décisive. Scènes et tournée se concrétisent tout comme la naissance d’un one-woman-show. Son ancre ? L’Histoire. Son concept ? La tradition est une illusion… l’âme de son spectacle, 300 000 ans. L’Européen lui ouvre les bras. Et… nous voilà, ce soir !

Traversant les siècles, une idée préconçue subsiste. L’Histoire est immuable. Pourtant, Manon Bril nous clame le contraire. Rien n’est acté. Rien n’a toujours été comme ça, selon l’historienne. L’Homo sapiens a 300 000 ans. Les sociétés évoluent, l’Homme aussi. Les lois, les us et coutumes semblent remonter à l’âge de pierre, pour ainsi dire… alors que parfois, une tradition que l’on pense lointaine n’a, en réalité, qu’une… quarantaine d’années. 300 000 ans nous semblent énormes, vertigineux et pourtant… L’humoriste nous explique qu’il faut voir 300 000 ans comme une échelle de 3 mètres et 2 000 ans, c’était hier sur l’échelle de l’humanité… la taille d’une fraise Tagada.
Manon Bril nous offre un cocktail d’1 h 20 mêlant humour et érudition avec ce petit soupçon de malice décomplexée qui ravit. La jeune paloise adore interagir avec son public, ce qui engendre, parfois, des scènes cocasses comme lorsqu’elle interpelle, par le plus pur des hasards, mon compagnon de soirée, assis au second rang, qui est… chauve ou presque. Car Manon Bril n’a rien contre les chauves. Attention, elle adore les chauves. Elle a un très bon ami chauve. Et son ton est empreint de conviction. Ironique, n’est-il pas ? Cela ne vous rappelle rien ?
Sous des allures de cours d’histoire vulgarisée, la comédienne a créé un one-woman-show savamment orchestré. La salle, sorte d’amphithéâtre, cerne de toutes parts l’humoriste qui se jette dans cette arène humaine… avec délectation. Entre ironie et satire, humour que l’on qualifierait de légèrement potache et l’interprétation de personnages somme toute révélateurs, elle nous invite à une remise en question de l’Histoire telle qu’on la connaît, des traditions, et ce, tout en dénonçant un système patriarcal qui perdure malgré les différentes évolutions sociétales.

Ainsi, alors qu’aujourd’hui, les toilettes possèdent cette notion d’intimité marquée, l’Antiquité faisait des latrines romaines un lieu public au sein duquel se tenaient maintes réunions politiques, qui plus est. Les critères quant à la masculinité ont également évolué. Les grands sexes, signes de virilité, étaient pourtant décriés dans l’Antiquité, car symboliques de pulsions sexuelles incontrôlées, de bestialité ou d’obscénité.
Les petits sexes, eux, incarnaient la maîtrise de soi, la raison et la vertu, soit la résultante d’une bonne éducation, selon le poète Aristophane. D’où une représentation spécifique de l’appareil génital masculin tout petit ornant les statues grecques. Et l’orteil est… bien plus gros. Quant à la feuille de vigne ? Tout simplement l’influence chrétienne, à la suite de l’épisode d’Adam et Ève… Un voile de pruderie. Autant d’anecdotes qui surprennent et amusent l’assistance. Et il y en a tant d’autres.
Mais au-delà de ces révélations croustillantes, la jeune démystificatrice s’évertue, également, à mettre en exergue un mécanisme. Celui de la masculinité ! Et quoi de mieux qu’une caricature, celle du savant Patrick pour l’illustrer. Il est la personnification du sexisme dans le milieu de la science, un biais dont l’étroitesse engendre, parfois, nombre d’erreurs, comme le démontre Manon Bril, au cours de la soirée, avec l’affaire de la tombe de Birka.

La présence d’une épée, d’une hache, de flèches, de deux boucliers, de deux chevaux et d’un ensemble de pièces de jeu amena les archéologues à penser que le corps retrouvé dans la tombe était celui d’un homme et donc d’un guerrier. Plusieurs femmes ostéologues affirmèrent le contraire, mais leurs conclusions furent rejetées. Des années plus tard, l’ADN fut sans appel ! La tombe de Birka renfermait une guerrière et non un guerrier. Mais des siècles de patriarcat ne pouvaient cautionner une telle réalité. Des armes, des chevaux… ? Probablement des offrandes. Eh oui… Il semblerait qu’il n’y ait que dans la série Vikings que l’on puisse voir des femmes guerrières se battre et exceller ! Et ce, même si la science nous prouve le contraire. De ce fait, l’historienne nous met en garde. Les présupposés peuvent influer sur la lecture et l’interprétation des vestiges d’antan.
Non. Manon Bril ne mâche pas ses mots. Tout comme lorsqu’elle fait allusion à la vision aristocratique et royaliste de Stéphane Bern quant à l’Histoire de France… après avoir testé auprès des spectateurs sa popularité.
Mais n’oublions pas le fil rouge de la soirée… Rien n’a toujours été comme ça ! L’occasion de nous faire réfléchir sur la tradition dite française, une notion renforcée par une Histoire parfois manipulée, comme l’idée de Français de souche. Manon Bril nous démontre que, loin d’être une évidence ancestrale, le sentiment national français est, en réalité, une notion bien plus récente… du XIXe siècle. Une construction historique, tout comme le mythe du peuple français descendant des Gaulois. Car si nous descendons des Gaulois, lesquels ? Les Arvernes, les Helvètes, les Ceutrons, les Elusates, les Durocasses… ? Fruit de multiples brassages, la France est cette salade de fruits que l’on aime tout en laissant de côté ceux que l’on désire le moins… ou pas !
Tout au long de la soirée, les boutades, clins d’œil et réflexions politiques et sociales rythment les battements scéniques d’un stand-up particulièrement efficace. L’humour sert de vecteur à la vulgarisation, à la critique et à la politique. Le dernier phrasé est salué par un tonnerre d’applaudissements, d’acclamations… Les spectateurs de l’Européen exultent. L’irrévérencieuse mais talentueuse artiste pose pour les photos.

Chaque détail de 300 000 ans a été peaufiné, jusqu’à la mise en scène, certes épurée, mais qui fait son petit effet. La fresque apparaissant sur scène a été peinte par Milo Laville, celui-là même qui apposa son coup de crayon pour l’affiche du spectacle. L’encre luminescente se dévoilait sous un éclairage UV. Rien ne vaut un effet Waouh !
Et… Manon Bril… le vaut bien !
Fin d’un deuxième acte entrelaçant rigueur historique, humour et autodérision.
Chantal Gonçalves
Crédits Photos : Culture & Décibels / Sébastien Gessati
Quelques informations utiles :
- Théâtre de l’Européen, Paris
- Du 11 septembre 2025 au 19 décembre 2025
- Durée : 1 h 20
- Texte : Manon Bril
- Mise en scène : Théo Comby Lemaitre
- Co-écriture : Etienne Lautrette
